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L’appel des « Indigènes de la République » (2009)

L’appel des « Indigènes de la République » pose beaucoup de questions, et y apporte dans certains cas des réponses.
Je trouve que ce texte mélange des vérités, des analyses justes, et des exagérations. Il contient des amalgames, voir des contre-vérités, qui visent à créer un choc. Il a un objecif politique, mais il faut s’interroger sur ses motivations profondes.

Voici quelques commentaires personnels, organisés par thèmes, en espérant susciter un débat serein.

A. Personnes concernées
Le texte parle des « personnes issues des colonies » ou des « populations issues de la colonisation et de l’immigration », mais en fait cite principalement les musulmans, assimilés aux « beurs » si je comprend bien. Il cite une fois les « blacks », une fois les « Noirs », trois fois les Africains, mais pas les Asiatiques, dont certains sont pourtant également d’anciens colonisés.
Attention aux simplifications. Tous les musulmans ne sont pas arabes ou maghrébins, tous les arabes ou maghrébins ne sont pas musulmans. Les identités peuvent être multiples. C’est d’ailleurs ce qui condamne selon moi les tentations de « discrimination positive ».
un nombre croissant de Maghrébins et d’Africains sont contraints à franchir les frontières illégalement
sans oublier les Turcs, Kurdes, Chinois, Afghans....
on tente d’opposer les Berbères aux Arabes
Il me semble clair que de qualifier d’Arabes les populations arabophones du Maghreb est un abus de langage, mais il est passé dans la langue courante. Ne mélangeons pas les lieux de débat. Nous devons fabriquer de l’idéologie, du politique, pas soutenir des thèses universitaires.
Je suis géné par la qualification des
populations d’origine africaine, maghrébine ou musulmane
qui mélange des origines géographiques et des pratiques religieuses. Nous sommes là proche de la vision raciale de la religion que défend, par exemple, Israël.

B. Le colonialisme
Le colonialisme dans le sens de ce texte est un moment historique, celui de l’expansion territoriale de puissances européennes, principalement la France et l’Angleterre, entre 1884 (Congrès de Berlin) et 1900 (Adwa et Fachoda) environ, puis la gestion des territoires alors occupés. Le néo-colonialisme étant alors la relation avec ces mêmes territoires devenus indépendants au tournant des années 1960 du XXe siècle (la Françafrique...).
Si l’on parle du colonialisme français contemporain, il est étonnant de ne pas citer la Corse.
Je ne pense pas que l’on puisse mettre sur le même plan la Guadeloupe, la Réunion ou la Côte d’Ivoire. Il s’agit peut-être de descendants de la même domination, mais les formes en sont quand même trop différentes pour que l’on puisse les assimiler.
Il y a eu d’autres colonialisme dans l’histoire. On peut citer, par exemple, la colonisation de la France d’oc par la France d’oil à la fin du Moyen-Âge, celle de l’Amérique du Sud par les Hispano-portuguais au XVIe siècle ou l’Asie septentrionale par la Russie au XIXe siècle.

C. L’esclavage
La République a combattu l’esclavage. La Révolution de 1848 l’a aboli, y compris dans les colonies.
Le colonialisme a utilisé, par contre, le travail forcé, qui n’est pas la même chose.
La traite des Noirs est liée au colonialisme, mais ce n’est pas une pratique coloniale en Afrique. Elle a été utilisée pour coloniser l’Amérique, ce qui ne retire rien aux méfaits qu’elle a engendrés en Afrique.
D’autre part les puissances européennes contemporaines ont couvert des activités esclavagistes. Ainsi les dernières grandes rafles d’esclaves en Ethiopie (plusieurs milliers) datent du début des années ’20 du XXe siècle, et je pense que l’esclavage n’y a disparu qu’avec la révolution de 1973. Il existe certainement toujours des esclaves en Arabie Séoudite et au Brésil, au moins.

D. Liberté de circulation et liberté d’installation
La liberté de circulation est déniée
Elle n’existe pas pour les peuples du sud, sous le prétexte qu’elle conduirait automatiquement à la « liberté d’installation ». Mais faut-il défendre la liberté d’installation, c’est à dire, en fait, le droit au RMI dès que l’on arrive en France ? La question se pose déjà pour les ressortissant européens des pays où le RMI n’existe pas.
La liberté d’installation n’est-elle pas un appel au populations du sud qui le peuvent, et donc leurs « élites », à abandonner leurs pays ?
Donc, comment concilier la « liberté de circulation », qui est une nécessité démocratique, et le respect des peuples ?
Cela pose aussi la question de la liberté de circulation des population du nord, qui, avec le tourisme de masse, envahissent et détruisent les pays du sud en y cherchant le soleil. Faut-il toujours favoriser la liberté de circulation et les aéroports ?

E. Les massacres
Le colonialisme a tué, par milliers, centaines de milliers, voir millions. A Madagascar, en Algérie, en Afrique occidentale, sans oublier le quasi anéantissement des indigènes d’Amérique.
Mais également par ses conséquence, avec la famine en Éthiopie, le génocide rwandais, les massacres au Liberia, voir le génocide Khmer, mais je sors de mes domaines de compétence.

F. L’islam
Les mécanismes coloniaux de la gestion de l’islam sont remis à l’ordre du jour (...), application du statut personnel aux femmes d’origine maghrébine
Il s’agit là de la reconnaissance de statuts personnels « indigènes », particulièrement en Algérie. Cela pose la question du rôle des notables algériens musulmans qui ont refusé l’intégration dans la nationalité française à la fin du XIXe siècle. Il faudrait s’interroger sur la situation particulière de l’Algérie, colonisée par les Turcs avant de l’être par la France.
Ces dispositifs se retrouvent dans le débat contemporain avec la reconnaissance par la justice française de droit civil étranger pour des ressortissants étrangers vivant en France.

G. La loi sur le voile
Discriminatoire, sexiste, raciste, la loi anti-foulard est une loi d’exception
Discriminatoire et sexiste, oui, mais raciste ?

H. Discriminations
Il est urgent de promouvoir des mesures radicales de justice et d’égalité qui mettent un terme aux discriminations racistes
Il me semble impossible de distinguer les discriminations racistes des autres. N’oublions pas que la première discrimination est celle des femmes, et qu’à discrimination égale, les femmes le sont toujours plus, dans tous les cas.

Conclusion
Ce texte est fait pour interpeller. Il est (volontairement) provocateur :
« Nos parents, nos grands-parents ont été mis en esclavage, colonisés, animalisés (...). NOUS, descendants d’esclaves et de déportés africains, filles et fils de colonisés et d’immigrés ».

Le discours est simpliste. La mise en perspective historique et politique, pauvre. Il se limite au colonialisme, sans aborder l’impérialisme par exemple.
Il est ambigu sur certains sujets, probablement volontairement.
C’est un texte ouvert à la manipulation, et je pense qu’il ne faut pas le signer.
On peut condamner le colonialisme et les discriminations, par exemple, sans en passer par là.

Simon Imbert-Vier, 2009

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